Haro sur la recherche ? Le sens politique des menaces sur l’INRIA Bordeaux-Sud-Ouest

Loin des caméras et des unes de la presse locale, un conflit est actuellement en cours dans les différentes antennes de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), dont celle de Talence (« INRIA Bordeaux Sud Ouest »). L’enjeu : la survie même de l’INRIA en tant qu’organisme scientifique public.

L’INRIA est un organisme de recherche, officiellement un « établissement public à caractère scientifique et technologique » (EPST), le même statut que les trois autres organismes de recherche présents sur les campus de l’agglomération bordelaise : le CNRS (recherche scientifique en général), l’INRA (recherche agronomique) et l’INSERM (recherche médicale). Ce ne sont pas les seuls EPST ; on pourrait également citer l’INED (démographie) et d’autres organismes plus petits comme l’IRSTEA (environnement et agriculture). D’autres organismes de recherche comme le CEA (énergie atomique et depuis peu « énergies alternatives », implanté au Barp) ou l’IFREMER (qui a une station à Arcachon) ont un statut différent, celui d’établissement public industriel et commercial.

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L’INRIA Bordeaux Sud-Ouest (photo: La Tribune)

Comme les universités et tous les acteurs du service public de l’enseignement supérieur et, en l’espèce, de la recherche, les EPST sont déstabilisés par la restructuration générale du fonctionnement de la science en France et en Europe. Le système de recrutement, de pilotage et de financement de la science française reposait depuis la Libération sur le recours à des personnels dont le statut de fonctionnaire garantissait l’indépendance, et dont les moyens étaient alloués sur le budget de l’État de façon pérenne. Vaille que vaille et malgré les pressions croissantes à travailler dans une logique de rentabilité économique de court terme, ce système a permis des réussites éclatantes, qui font de la France une puissance scientifique de premier plan. Mais depuis une vingtaine d’années, le pouvoir politique soumet de plus en plus la science au dogme de « l’économie de la connaissance » : la croissance économique, présentée comme un but en soi, reposerait sur l’accumulation de « compétences » et d’ « innovations » dans des grandes métropoles « intelligentes ». Il incomberait aux organismes scientifiques, et aux chercheurs, de se convertir à la compétition (rebaptisée « excellence »), à rebours des principes de coopération qui ont permis les plus grandes avancées scientifiques du 20e siècle ; de privilégier les recherches « disruptives », c’est-à-dire susceptibles de retombées rapides sur les plans industriel, social ou militaire (un troisième plan qui n’est que rarement mis en avant, mais qui figure en bonne place dans les programmes-cadres de l’UE). Concrètement, cela passe notamment par des transferts budgétaires massifs provoquant l’assèchement financier des EPST (comme des universités) au profit d’une explosion des financements accessibles par appel à projet concurrentiel. La recherche d’objectifs scientifiques collectifs à l’échelle d’un centre ou d’un laboratoire est mise à mal par un repli sur de petites équipes-projets structurées autour d’un ou deux « porteurs » (aucune contrainte, bien sûr, simplement ceux qui ne jouent pas ce jeu n’ont pas les moyens effectifs de travailler), la précarité explose, menaçant l’indépendance des chercheurs et enseignants vis-à-vis des financeurs, et les personnels comme les établissements sont placés en concurrence permanente, tout en étant invités à se faire start-uppers pour exploiter eux-mêmes les résultats de leurs recherche, ce qui témoigne d’une conception pour le moins originale de l’intérêt général et du désintéressement des serviteurs de l’État.

Un des principaux leviers de ce nouveau système est le « programme investissements d’avenir » lancé par Nicolas Sarkozy (il s’agit du fameux « grand emprunt ») dont la mise en œuvre a été pilotée à l’époque par Michel Rocard et Alain Juppé, dans une touchante préfiguration du macronisme. Il en est notamment sorti « l’initiative d’excellence » (IDEX), par laquelle une poignées d’universités fraîchement rendues « autonomes » ont accédé au statut d’universités IDEX, à des financements considérables mais conditionnés à des projets d’établissement orientés vers « l’innovation » et le « transfert de technologie ». Parmi les heureux élus : l’Université de Bordeaux, fusionnée pour l’occasion.

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Elle est pas belle, mon excellence? (photo: Paris Match)

Or le système des IDEX place les EPST dans une position très délicate. En tant que grands pourvoyeurs de recherche fondamentale, entretenant de nombreux laboratoires communs avec les universités (les « unités mixtes de recherche ») sur tout le territoire, ils sont à la fois indispensables pour mettre en œuvre le programme d’« excellence » et d’ « innovation » prôné par l’IDEX, et incompatibles, en tout cas dans leur fonctionnement historique, avec le culte de la concurrence et de la concentration des moyens sur une petite dizaine d’établissements au détriment de tous les autres. Depuis une quinzaine d’années, le mouvement est donc au démantèlement des structures nationales des EPST, qui se réduisent de plus en plus à des petits comités de pilotage politique, d’incitation à la concurrence et de contrôle des recrutements, afin de s’assurer que les nouveaux chercheurs statutaires, de plus en plus rares, soient recrutés sur des créneaux jugés porteurs, quitte pour cela à passer outre l’avis des commissions de recrutement élues – une pratique crânement revendiquée en pleine Assemblée Nationale par Antoine Petit au moment de son audition pour devenir PDG (!) du CNRS, après quatre ans comme PDG de l’INRIA. Le poste était devenu vacant après que le précédent PDG, Alain Fuchs, avait quitté le CNRS pour prendre la tête de « Paris Sciences et Lettres », une vraie-fausse université (en fait une fédération de grandes écoles) labellisée IDEX, quelques semaines seulement après avoir signé une convention unique en son genre offrant à « Paris Sciences et Lettres » le contrôle de fait des unités mixtes de recherche qu’elle partageait avec le CNRS. On ne saurait être plus clair sur le projet de démantèlement des EPST, dont les labos seront vendus à la découpe aux universités « d’excellence » tandis que la structure nationale, dans les faits, se réduira à une agence de moyens et de contrôle, pourvoyeuse d’un label et d’une poignée de chercheurs statutaires alloués au centre local le plus « excellent ». Dans une telle logique, les petits EPST n’ont plus qu’à disparaître, et c’est ainsi qu’il a été décidé de dissoudre l’IRSTEA, un EPST de recherche environnementale et agricole héritier des centres de recherche scientifique et technique des eaux et forêts qui dispose d’une antenne à Cestas, pour l’intégrer à l’INRA (rebaptisé INRAE, avec un E comme « environnement ») au 1er janvier 2020. Parallèlement, Antoine Petit, devenu PDG du CNRS, a décidé d’en finir avec le « saupoudrage » et de diminuer le nombre d’universités avec lesquelles le CNRS aura des unités mixtes – façon à peine cachée de confirmer que le CNRS sera maintenant le brillant second des universités IDEX, au mépris de son rôle historique de maillage territorial et de barrage contre l’idéologie de la concurrence entre établissements. Parallèlement, le gouvernement actuel s’est donné la possibilité de légiférer par ordonnances pour graver dans le marbre un éventuel statut exorbitant du droit commun (pardon : « expérimental ») pour les « grandes universités de recherche », permettant d’adapter leur gestion, leur organisation interne (dans un sens toujours moins démocratique, on s’en doute) mais aussi, en filigrane, les modalités de recrutement des personnels et leurs obligations de service en vue de « fusions expérimentales » et autres « convergences de sites » consistant en fait à absorber les labos et éventuellement les grandes écoles environnantes.

Antoine Petit lors d’une réunion de travail avec la commission des affaires culturelles de l’Assemblée.

C’est dans ce contexte que l’INRIA renouvelle son « contrat d’objectifs et de performances » (oui oui…), qui doit fixer sa politique jusqu’en 2023. Le nouveau projet regorge de la novlangue habituelle des managers de la recherche, mais on y retrouve quelques thèmes bien connus : les « équipes-projets » d’abord, dont on comprend vite qu’elles ont vocation à être « excellentes » puisqu’il s’agit de « se concentrer sur quelques partenariats d’envergure ». Le texte souligne clairement, en phase avec toute la doxa de l’économie « innovante » appliquée à la recherche, que les centres INRIA s’intégreront à la « politique de site » des universités voisines, dans un passage dont il est écrit noir sur blanc qu’il a fait l’objet d’une concertation avec le CNRS. On peut lire par exemple : « Dans ce contexte, Inria [on ne met pas d’article à INRIA, et on ne met qu’une majuscule : les sigles, ça fait vieux monde, coco !] doit se penser sans ambiguïté au service du développement de chacun des sites universitaires dont il est acteur. Demain, une Université intégrée doit pouvoir s’approprier pleinement l’ensemble de l’activité du centre Inria local, comme étant l’un de ses fleurons dans le numérique. » Mais attention : « Mettre la capacité d’impact d’Inria au service du développement des grands sites universitaires passe par plusieurs actions, que ce soit en matière de présence territoriale, de gouvernance, d’appropriation du modèle organisationnel d’Inria par tous les acteurs, d’articulation fluide avec les autres modèles organisationnels, de politique RH et d’ouverture des services d’Inria à ses partenaires. »

En substance: l’organisme central est déconstruit au profit d’un simple poste de pilotage et de financement, tandis que les centres INRIA intègrent l’ « université de recherche » la plus proche dont ils deviennent un « fleuron », ce qui a vocation à se manifester par des « actes de gouvernance », dont on ne sait pas trop ce qu’ils recouvrent si ce n’est qu’ils ressemblent fort à une mise sous tutelle. La question du statut des personnels et de leurs obligations de service semble susciter une certaine perplexité, et pour cause. Il ne s’agit d’ailleurs pas de la première tentative de digestion à marche forcée que vit l’Inria ces dernières années. La précédente étape de dé-construction de l’INRIA, nommée « Optin » selon les termes officiels de la novlangue, a conduit à un triomphe, puisque la direction de l’INRIA reconnaît elle-même que « le projet Optin, dont Inria a abandonné la logique en 2018, a eu pour conséquences un réel malaise social et l’augmentation des risques comme les risques psycho-sociaux (RPS). » Ces mots sont extraits du COP 2019-2023, c’est à dire du texte ici-même décrypté… Autrement dit, nous avons là un texte qui reconnaît les effets dramatiques de la brutalité des actions menées par la direction de l’INRIA jusqu’à l’année dernière, en même temps qu’il grave dans le marbre un nouveau plan d’action dont la mise en œuvre est encore plus brutale.

Ce n’est pas le lieu ici de s’interroger sur la possibilité même de mettre en œuvre ce nouveau « contrat » à Paris, où l’INRIA (pardon : « où Inria ») fait face à un paysage fragmenté, y compris en termes d’« excellence » avec, outre l’ « université Paris Sciences et Lettres », l’ « université Sorbonne Université » (médaille d’or de la répétition). Un troisième établissement labellisé IDEX est dans les limbes, l’ « Université de Paris » (une chatte n’y retrouverait pas ses petits), et il reste à voir si l’INRIA osera choisir son camp dans cette concurrence féroce. Dans l’intervalle, de nombreuses questions se posent pour les autres centres: Grenoble (où Emmanuel Macron avait été accueilli neuf jours avant le 1er jour de la présidentielle, au mépris des conventions sur la neutralité du service public), Bordeaux, Rennes, Saclay, Lille, Nancy et Nice, qui font face à des menaces d’intégration forcée plus ou moins directe à l’entité « universitaire » (les guillemets s’imposent compte tenu de la perversion des idéaux universitaires que représente l’IDEX). Bordeaux est, avec Saclay, le seul site où l’INRIA est directement voisin d’une université définitivement labellisée IDEX. Deux consortiums voisins de centres INRIA ont été repêchés dans la deuxième vague d’IDEX pour 2017 et devraient conserver ce statut : Grenoble et Nice (pardon : « Université Côté d’Azur Joint, Excellent and Dynamic Initiative », UCA-JEDI pour les intimes – à noter que là aussi, l’article défini devant le nom de « l’université », en fait une fédération, est prohibé). Nancy et Lille n’ont décroché qu’un I-SITE, la deuxième catégorie de l’IDEX – les miettes, pour ainsi dire. Et Rennes est ressorti bredouille. C’est donc à Bordeaux et Saclay, et dans un second temps Grenoble et Nice, que la perspective de digestion rapide du centre INRIA par l’entité dite universitaire est la plus nette. Le centre Inria Bordeaux Sud-Ouest étant également implanté sur le site de Pau, vous pouvez imaginer la sérénité des personnels à qui l’on explique, sans qu’ils n’aient eu leur mot à dire, qu’ils feront désormais partie du « Centre Inria de l’Université de Bordeaux » … à Pau ! Ils doivent être contents de savoir qu’il existe des gens payés pour produire des plans (non, pardon, des « contrats d’objectifs et de performance », ça sonne plus professionnel) aussi bien pensés.

Ce combat peut sembler lointain et donne l’impression de mettre en jeu des questions statutaires obscures, dans un domaine, la recherche informatique, souvent jugé ésotérique. Mais derrière ce rapprochement, ce qui se joue, c’est la tentative de rendre institutionnellement irréversible une politique qui n’a de scientifique ou universitaire que le nom, et qui se réduit en fait à la mise en concurrence des villes et des régions, à la course à la métropolisation et à une fusion progressive des élites scientifiques, de l’aristocratie industrielle et des potentats politiques locaux. Aux yeux des artisans de ce redéploiement, le lien avec la métropolisation sans cesse ressassée à Bordeaux et ailleurs est on ne peut plus net. Il s’agit bien de faire émerger, au nom de la religion de la croissance et de l’innovation, des villes-mondes qui sont aussi des villes-monstres, au service d’un ordre économique inégalitaire, technophile et foncièrement hostile à la coopération des travailleurs et des territoires, au partage du savoir, à l’existence même de Communs, bref : à la démocratie. Il suffit d’écouter les tenants du néolibéralisme autoritaire laisser libre cours à leurs fantasmes sur l’Intelligence Artificielle pour comprendre combien l’organisation géographique et institutionnelle de la science informatique les intéresse. Qu’il s’agisse là d’une illusion, d’un mythe ou même d’un cauchemar, nous n’en disconviendrons pas. Mais c’est au nom de cette illusion qu’on entend nous gouverner – c’est pourquoi ce qui « les » intéresse devrait aussi « nous » intéresser.

Professeur Gabuzomeu

Un commentaire

  1. Gérald

    Cher professeur GABUZOMEU,

    Vu la qualité des articles publiés dans cette lettre d’information à rythme-aléatoire-dépendant-de-l’arrivage de-la-matière-première, avez-vous songé à faire une petite piqure de rappel d’abonnement sur nos framalistes préférées – et ceci, quoi que pourraient penser quelques grincheux de leur usage à cette fin – pour signaler l’existence de votre gazette qui, pour n’être pas rhénane, n’en est pas moins fort intéressante, et sur le fond et dans la suite qu’elle prend de feu L’Insoumise (du moins dans sa première mouture) ?

    Bien à vous.

    G

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