Vers la ville-jardin

La question de la végétalisation de Bordeaux est revenue sur le devant de la scène ces derniers mois. On peut même dire qu’elle a défrayé la chronique locale. Mais comme le relevait Le Cri du Peuple début juillet, elle a surtout été envisagée sous l’angle patrimonial (défense d’arbres anciens, préservation des espaces verts existants) et climatique (création d’îlots de fraîcheur à la place des îlots de chaleur que sont les grandes places minéralisées). Un aspect de la question a jusque-là totalement été omis dans les discussions, et à plus forte raison dans l’agenda des forces libérales qui entendent accaparer le débat public à Bordeaux (juppéistes, marchistes, pseudo-socialistes et euro-environnementalistes): c’est l’aspect social. La végétalisation des bâtiments et des infrastructures a été discutée à propos des grandes places mais pas des lieux de travail (semble-t-il condamnés à faire tourner la climatisation à fond) ni des quartiers d’habitat. Il est est à cet égard symptomatique que le candidat marchiste, Thomas Cazenave, propose de végétaliser les écoles, ce qui revient à avouer que l’accumulation de chaleur dans les bâtiments publics est un problème pour ceux qui y passent leurs journées, mais se garde bien de faire la même proposition pour les lieux de travail, au moins ceux appartenant à la collectivité, pour lesquels il existe des possibilités d’action immédiates : c’est que le travail, bonnes gens, n’existe pas dans certains esprits. De même, les propositions se concentrent sur la plantation d’arbres (marronniers notamment), mais on n’a entendu aucune proposition d’aménagement de vergers et jardins partagés à vocation sociale, conviviale et éducative, ni aucune proposition de créer des parcs entiers ainsi que des squares supplémentaires dans les quartiers, afin de rendre l’espace urbain aux habitants. Car il ne s’agit pas que de fraîcheur : il s’agit aussi de réappropriation collective de l’espace par les citoyens eux-mêmes et d’embellissement des rues et quartiers où ne vont pas les touristes. Le Réveil ne présentera certes pas de liste aux municipales à Bordeaux ni ailleurs, mais puisqu’il revendique d’être une voix militante, voici quelques propositions.

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Si la création d’îlots de fraîcheur est une nécessité, elle ne résout pas tous les problèmes de surchauffe et se heurte à des obstacles matériels comme la présence de parkings souterrains sous certaines places minérales, qui empêchent la plantation d’arbres. La politique de végétalisation doit donc d’une part suivre un modèle extensif, avec en particulier la végétalisation complète ou semi-complète des façades partout ou cela est possible sans mettre en péril les murs des bâtiments (ce qui impose de choisir les espèces grimpantes en fonction de leur capacité à pousser rapidement sans pour autant ronger la pierre). Un premier jalon doit être la végétalisation de toutes les façades minérales de bâtiments publics à l’échelle de la mandature. Cette mesure doit être assortie d’une interdiction de construction de nouvelles façades en verre ou en métal. Parallèlement, partout où la chaussée le permet, des haies, des arbres et des talus doivent être plantés pour limiter « l’effet pierre » dans les quartiers d’habitat. Tous les quartiers d’habitat dense doivent être dotés d’au moins un square. Les grands ensembles urbains (Grand Parc par exemple) doivent faire l’objet d’un réaménagement végétal. Les boulevards doivent être transformés progressivement en Coulée Verte.

Cette démarche d’aménagement extensif doit également présider au renouveau de l’agriculture urbaine. Ainsi, les amis de l’écologie et de la libre entreprise ainsi que les représentants locaux du parti ayant négocié l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada se sont émus à juste titre de la fermeture de la ligne ferroviaire Perpignan-Rungis et ont relevé qu’en Gironde, on voyait parfois des légumes faire le détour en camion par l’Île-de-France pour relier Marmande à Bordeaux. Mais il est vrai que même l’agence chargée par Alain Juppé d’imaginer Bordeaux en 2050 proposait de renforcer la ceinture maraîchère… C’est l’évidence même : la lutte contre la malbouffe et contre le réchauffement climatique imposerait le renforcement d’une agriculture de proximité et des circuits courts. Cela passe en effet par la sanctuarisation de la ceinture maraîchère de la métropole, mais aussi par le développement de l’agriculture urbaine selon un modèle de culture responsable et partagée. Les expérimentations récentes d’agriculture sur les toits dans de nombreuses villes de France doivent être étendues à Bordeaux, et les bâtiments publics disposant de cours intérieures doivent également également être mis à contribution. Mais cela doit se faire dans des conditions claires : c’est bien la collectivité qui doit être maîtresse d’oeuvre et qui doit bénéficier des produits de l’agriculture urbaine. Il n’est pas question de renforcer encore un peu plus la captation de l’espace public par les intérêts capitalistes, qui est déjà un fléau majeur à Bordeaux.

La cohérence implique aussi d’affirmer que partout, les arbres fruitiers doivent avoir la priorité absolue dans les programmes de plantation. Ce n’est pas qu’une question d’alimentation : l’enjeu n’est pas de transformer Bordeaux en sovkhoze ! L’implantation d’arbres fruitiers répond aussi à un enjeu de biodiversité (il faudra que les citadins apprennent à vivre avec les insectes!), d’éducation à la connaissance de la nature, et de vie sociale dans les quartiers, car un tel projet implique le rétablissement du droit de glanage et donc une forme de coordination entre micro-quartiers. Cela signifie aussi qu’un service municipal d’accompagnement et de valorisation collective des nouvelles plantations devra voir le jour et assurer des permanences, une veille environnementale (contre le frelon asiatique par exemple) et animer des rencontres citoyennes de micro-quartier autour de ces nouveaux Communs.

Il faut en fait tenir les deux bouts : d’un côté, un travail de dentelle parsemant la ville d’arbres, de haies, de pelouses, de tonnelles et de squares pour transformer l’espace commun des habitants. De l’autre, la construction de plusieurs nouveaux grands poumons verts pour la ville. Effectivement, de vastes îlots de fraîcheur et de culture partagée doivent être construits là où c’est possible, en assumant de réorienter l’urbanisme bordelais en fonction de ces possibilités plutôt que de chercher à poser à tout prix des rustines sur les grandes places minérales actuelles. Mais quel candidat acceptera de reconnaître que cela augure d’un bras de fer avec l’UNESCO, au terme duquel les quais de Bordeaux pourraient perdre leur label ? En effet, il suffit de regarder une carte pour voir qu’en centre-ville, un seul espace est prédestiné à accueillir un tel poumon vert : l’esplanade des Quinconces. Au moment de boucler cet article, nous apprenons que Thomas Cazenave et Matthieu Rouveyre ont également appris à lire une carte cet été, et proposent de réaménager les Quinconces. L’absence de vision sociale, écologique et démocratique du candidat marchiste le condamne à ouvrir le robinet d’eau tiède en parlant de davantage végétaliser la place et d’y installer des espaces culturels, dont on ne saura évidemment pas s’ils seront publics ou privés, ce qui, venant d’une éminence grise d’Emmanuel Macron, suggère qu’ils seront vite accaparés par des intérêts particuliers. Quant au représentant local du parti du barrage de Sivens et de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, il propose d’installer aux Quinconces « la plus grande ferme urbaine du monde ». Rien que ça ! Chassez les réflexes productivistes, ils reviennent au galop… Qu’on se rassure, là encore, on attendra vainement une indication sur le caractère public ou privé de cette « ferme » de la part de notre sémillant Bébé Rousset.

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Les Quinconces en 2023?

(Le représentant du PS est à droite sur la photo)

Vu le bilan de sa formation politique en la matière, il nous sera permis de voir dans ce silence la promesse de lendemains qui déchantent… Et bien sûr les conséquences de ce remodelage de la lisière des quais sur le label Unesco ne sont jamais évoquées. Une mairie de transformation doit se montrer prête à la rupture sur ce point : la ville appartient à ses habitants, pas aux touristes. Alors, quelle transformation pour les Quinconces ? Commençons par relever qu’il est bien téméraire de proposer un plan définitif d’aménagement, a fortiori agricole et productiviste, pour une esplanade sous laquelle pourrait bien se trouver les fondations du château Trompette, et même le forum romain de Burdigala dans la partie proche de la place de la Comédie. La mise à jour de ruines d’une importance archéologique majeure lors des travaux est une possibilité bien réelle. Ce serait à la fois une chance pour la ville et la condamnation des projets grandioses conçus sans anticiper cette éventualité.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/6b/Burdigala_XIVe.jpg

Bordeaux au 16e siècle. En bas à droite, le premier château Trompette, à l’emplacement des Quinconces. Le forum romain se trouvait vraisemblablement sous le glacis entre le Palais de Tutelle et le château.

Autant dire qu’on ne peut rien prévoir en matière de rendements agricoles sur ce site, et que présenter un projet de ferme urbaine aux Quinconces comme solution au problème de circuits alimentaires à la métropole relève plus du gadget de communicant que du projet agro-alimentaire un tant soit peu sérieux. Mais il est vrai que contrairement à ce genre d’effets de manche, la réquisition des terres arables restantes et le travail fastidieux de constitution de circuits de distribution courts et non-marchands impliqueraient de s’opposer directement aux intérêts du capital, et qu’on ne peut pas en demander tant au zélé représentant du parti du CICE et de la Loi Travail.

En 2014, le Front de Gauche du Bouscat proposait de transformer l’hippodrome de la ville en un « biodrome » qui aurait associé un projet agricole, un programme éducatif et une louable ambition sociale et démocratique de culture partagée. C’est vers un projet mixte de ce type qu’il conviendrait de s’orienter : l’idéal, sur le plan climatique et plus généralement écologique, serait de combiner une forêt urbaine sur une partie de l’esplanade et un verger municipal sur une autre, mais l’excavation éventuelle du forum ou des fondations du château impliquerait un réaménagement du projet vers un parc botanique qui entourerait les ruines, le verger étant alors repoussé sur les marges tandis que la « forêt » serait réduite à quelques bosquets. En tout état de cause, compte tenu de son emplacement très particulier un tel projet devra répondre à un objectif de préservation de la diversité des essences d’arbres et des espèces végétales en général, et en lien avec les écoles et les associations d’éducation populaire. Alors, adieux, veaux, vaches et cochons sociaux-démocrates ? Sans doute… Mais il y aura une consolation pour le PS : puisque les poules semblent être des auxiliaires utiles pour la lutte contre le frelon asiatique, elles seront les bienvenues.

Au demeurant, il reste des espaces exploitables sur la rive droite, trop souvent oubliée des politiques urbaines. La qualité des sols devrait faire l’objet d’une enquête, mais le déploiement de jardins partagés à la Bastide serait une piste intéressante. Enfin, puisque Le Réveil ne présentera pas de liste, il n’est pas interdit d’émettre une proposition utopique : si l’on manque de terrains, pourquoi ne pas raser ? Depuis 60 ans, le centre-ville de Bordeaux est défiguré par un ignoble « Palais des Sports » totalement sous-exploité et qui tient plus du pissodrome géant que de quoi que ce soit d’autre, flanqué qui plus est, au sud, d’un temple barbare à la gloire de l’automobile en centre-ville. Plutôt que de harceler les résidents condamnés à l’usage de la bagnole par l’accroissement des distances entre le domicile, le travail et les services publics, une politique de l’automobile digne de ce nom consisterait aussi à déployer les parc-relais sur la périphérie de la ville et de la métropole, à densifier les réseaux de transports en commun, et dans la foulée à faire disparaître cette monstruosité architecturale qui vaut bien le « Trou des Halles » qui suppure dans le coeur de Paris depuis près de 50 ans, et où poussent à intervalle régulier des bâtiments aussitôt honnis pour leur laideur et leur prétention. Quitte à engloutir des millions à cet endroit, faisons place nette ! Croyez-le ou non : la parcelle est suffisamment grande pour héberger, à la place du méga-parking, une cité-jardin sur une surface de 55 mètres sur 70, où l’on pourrait sans problème construire une centaine d’appartements en habitat social (le vrai habitat social : PLUS et PLAI, pas les catégories intermédiaires préférées par les maires de toute couleur…), avec jardin partagé et aussi, si on y tient, un petit parking souterrain pour les résidents. La surface actuellement occupée par le Pissodrome des Sports, qui est à peine plus petite, suffirait amplement à accueillir une piscine naturelle de 30 mètres de long et 10 de large au centre d’un parc lui-même assez grand pour que la mairie y implante quelques kiosques qu’elle exploiterait, dont l’un permettrait de pérenniser l’héritage de la bibliothèque de rue de Neneuil, probablement la seule chose sympathique sur la parcelle actuelle. Provocation ? Allez savoir… Si nos responsables politiques sont sincères quand ils expliquent, l’air contrit, que c’est aujourd’hui l’espace qui manque pour construire des logements sociaux à Bordeaux en coeur de ville, Le Réveil leur indique où trouver cet espace ainsi que la feuille de route pour un projet de réaménagement rouge et vert du centre-ville. Nous verrons bien si ce n’est pas plutôt la volonté politique qui manque…

En tout état de cause, la question du verdissement de Bordeaux ne saurait être traitée comme un strict enjeu climatique – le bouleversement climatique agit ici comme le révélateur de nos carences, de nos compromissions, que le choix d’approches parcellaires et myopes ne fait que masquer. La construction d’une ville-jardin est un impératif social, alimentaire, esthétique, éducatif, écologique et démocratique. Toutes ces problématiques ont partie liée, toutes renvoient à l’oppression économique, sociale, intellectuelle et politique dans laquelle nous nous enfonçons et, dans laquelle nous enfonçons le monde avec nous. Les Révolutionnaires ont su voir dans l’arbre le symbole de la liberté retrouvée. Saurons-nous les suivre ? Les fleurs de l’orme sont rouges : alors, que refleurisse l’Ormée !

Illustration d’en-tête: façade du musée Magritte de Bruxelles avant l’ouverture. Source: Wikimedia Commons.

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