Grünleer, Kandinsy

La nature, la liberté : ce que Reclus a à nous dire

Il serait sans doute exagéré de dire qu’Elisée Reclus est revenu à la mode. Et pourtant, quelques signes de retour en grâce sont bien là, à commencer par le succès du festival des Reclusiennes à Sainte-Foy-la-Grande, la ville natale du géographe anarchiste, libre-penseur et écologiste avant la lettre, ainsi que de son frère aînée Elie, ethnologue et engagé comme Elisée dans le mouvement libertaire et la Commune de Paris (les autres membres de la fratrie de scientifiques militants sont nés plus tard, à Orthez). Les Reclusiennes, festival politique et scientifique, rassemblent des citoyens et des universitaires tous les ans depuis 2013, autour de thèmes comme le vote, le travail, l’eau, les migrations ou l’argent. En librairie aussi, le retour de Reclus se confirme : L’Histoire d’un Ruisseau (1869) et L’Histoire d’une montagne (1876) ont été récemment rééditées en livre de poche en édition grand public. À présent, ce sont les éditions Bartillat qui publient en livre de poche Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes. Annie Le Brun, précieuse figure de la pensée et de l’écriture de la liberté révolutionnaire en France, signe une préface en tous points admirable.

Le texte a paru en 1866 dans La Revue des Deux Mondes (de Reclus à Pénélope Fillon, on mesure combien, effectivement, « le niveau baisse »). Reclus a 36 ans, il appartient à la Première Internationale (l’AIT) ainsi qu’à la « Fraternité Internationale », le groupe révolutionnaire organisé par son proche ami Bakounine (qui vient de publier son premier grand manifeste anarchiste, le Catéchisme Révolutionnaire), aux marges de l’AIT que Bakounine ne rejoindra formellement qu’un peu plus tard. C’est donc un texte de relative jeunesse, de la part d’un Reclus qui est certes déjà révolutionnaire et anarchiste, mais n’a pas encore porté ses opinions sur la place publique comme il le fera à partir de 1868.

Du Sentiment de la nature dans les sociétés modernes est un texte étonnant. Les emportements lyriques devant le spectacle de la nature et les descriptions alternant le relevé de petits détails et les élans romantiques confèrent déjà à cet essai la patte qu’on retrouve dans les textes ultérieurs et qui fait d’Elisée Reclus un des plus grands écrivains paysagistes de la langue française. Mais le texte n’est pas exempt de considérations aujourd’hui très datées, sur le caractère des peuples par exemple. Comme le relève Annie Le Brun, il est difficile pour le lecteur habitué aux catégories de pensée du 21e siècle de ne pas hausser les sourcils devant certaines facilités dans les chapitres consacrés à l’histoire du renouveau moderne de l’exploration des montagnes, que Reclus attribue (non sans raisons) aux Anglais et aux Allemands. Le sentiment que l’on éprouve à la lecture de la première partie de cet ouvrage, essentiellement historique, est assez proche de celui que suscite par exemple la prose de Michelet quand il alterne entre des intuitions formidables appuyées sur une connaissance intime des sources, et des jugements à l’emporte-pièce sur « le paysan », « la femme » ou « le seigneur ». L’un des traits qui ont le plus vieilli est sans doute le penchant de Reclus à exalter l’esprit d’exploration et de conquête en des termes faisant explicitement appel à la « virilité » des (re)découvreurs et dompteurs de la nature. Mais ces passages montrent aussi que Reclus, quel que soit sa recherche de symbiose avec la nature et sa critique de l’urbanisation, n’est pas hostile à la rationalité moderne, à la technique ni même à l’aménagement de cette nature, dont il aime les masses sublimes et vierges mais qu’il rêve aussi de voir « embellie » et comme rendue à elle-même par le libre exercice de l’art et de la pensée. On peut dire que pour Reclus, c’est en écoutant son amour pour la nature vierge que l’homme saura rendre la nature à elle-même par la libre pratique de la culture : pensée dialectique s’il en est, et qui nous entraîne bien loin du face-à-face monolithique entre nature et civilisation où technophiles autoritaires et environnementalistes réactionnaires, unis pour l’occasion, voudraient nous enfermer aujourd’hui.

Reclus Elisee

Elisée Reclus

Le texte décolle véritablement à partir du moment où Reclus s’intéresse au lien entre l’organisation de la société et le rapport des habitants à la nature. Il commence par un balayage historique centré sur le Moyen-Âge et le début de l’époque moderne, où il propose une description saisissante du lien entre l’oppression économique des travailleurs ruraux, l’obscurantisme religieux et le mélange de peur et de détestation éprouvé pour une nature hostile, perçue comme une entrave à la vie et même à la survie. On pourrait ajouter qu’une telle hostilité à la nature perçue comme obstacle, y compris au sens le plus strict de la chose extérieure qui vous fait face et entrave votre mouvement, ne manque pas de nourrir le fantasme inverse de domination d’une nature conçue comme radicalement autre et inerte quand elle n’est pas malfaisante. On retiendra également la description du rapport complexe des seigneurs féodaux à la nature sauvage, fondée sur une autre forme d’inimitié et de rapport instrumental, qui dérive peu à peu vers un ensauvagement de l’humain, y compris censément le plus cultivé. Là aussi, les intuitions de Reclus pourraient nourrir bien des réflexions pour une critique contemporaine de la culture.

Mais la partie la plus impressionnante du texte est sans doute la dernière, où Reclus oscille entre son présent et le nôtre : partant de l’urbanisation et de l’exode rural auquel il assiste, il ne se contente pas, comme d’autres à son époque et à la nôtre, de fantasmer sur la métropole moderne tentaculaire de l’avenir. Il en analyse aussi les structures sociales fondées sur une inégalité toujours croissante ainsi que sa dimension intrinsèquement autoritaire voire oppressive. Reclus, qui en cela aussi est bon dialecticien, reconnaît également l’apport des villes à la culture et aux sciences. Le mouvement de redécouverte du sublime dans la nature, et de la volupté des paysages, ne peut partir que des villes. Reclus le voit déjà poindre, et s’en félicite. Mais il n’est pas dupe. Dans un passage absolument saisissant (on est en 1866!) et qu’Annie Le Brun compare fort judicieusement aux textes de Bernard Charbonneau, Reclus prédit aussi qu’un nombre croissant de salariés quitteront la ville pour aller vivre dans des campagnes qui seront progressivement couvertes de maisonnettes et qu’ils feront des allers-retours quotidiens vers les grands centres urbains pour y travailler, tandis que ne subsisteront plus en ville que des naufragés de l’habitat insalubre et des bourgeois qui passeront leurs fins de semaines et leurs vacances à la mer et à la montagne. Le résultat, c’est un désastre écologique, même s’il ne saurait employer le terme puisqu’il apparaît pour la première fois en cette même année 1866 sous la plume d’Ernst Haeckel. Reclus insiste notamment sur la pollution des paysages et de l’air. Le trait fondamental de sa critique, et celui qui nous paraît sans doute le plus utopique, y compris parce qu’il retrouve un fil déroulé auparavant par les socialistes du même nom, est d’ordre esthétique : l’enlaidissement méthodique de la nature par le capital et l’urbanisation incontrôlée qu’il provoque est à ses yeux le prélude d’un effondrement civilisationnel. La boucle historique est bouclée, même si elle reste implicite dans le texte de 1866 : si la misère et l’oppression ont nourri au Moyen-Âge un sentiment d’hostilité envers la nature et une envie de la subjuguer voire de la détruire, cette destruction méthodique, une fois mise en œuvre par les Modernes, ne manquera pas de nourrir à son tour l’oppression d’abord, et une plus grande misère ensuite, avant de faire connaître à toutes les populations le sort des féroces seigneurs féodaux, qui retournent progressivement, non à la nature, mais à la sauvagerie. C’est donc la culture, mais une culture émancipée, placée sous le signe du beau et de la liberté, qui sauvera la nature en la faisant redécouvrir aux hommes et en les convaincant d’aimer et de sauver la volupté des paysages et le message sublime de l’horizon.

On commence quand ?

Professeur Gabuzomeu

 

Illustrations: Vassily Kandinsky, Grünleer, et Félix Nadar, portrait photo d’Elisée Reclus à la fin de sa vie (vers 1900?)

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