Peigner la Girafe dans les musées de Bordeaux

La canicule menace, réfugions-nous au frais des musées. L’amour de la liberté étant ce qui unit les jacobins et les libertaires du Réveil, la « saison culturelle » de Bordeaux précisément intitulée « Liberté ! » nous laissait présager des après-midis revigorants.

Passons rapidement sur le navire amiral, l’exposition « Liberté » à la Galerie des Beaux-Arts, qui mélange joyeusement la liberté d’opinion sous les Lumières, la liberté de fumer (une salle qui intéressera les amateurs de tabatières), le libertinage (si vous aimez les gravures polissonnes du 18e siècle, vous trouverez votre bonheur), la « liberté d’embellir » (l’occasion de sortir des placards les vases chinois trafiqués par les marchands merciers du 17e et du 18e siècle). La dernière salle est consacrée simultanément à la « liberté d’entreprendre » (la plus importante, faut pas déconner), ce qui permet de glorifier la puissance commerciale du port de Bordeaux (on évitera de trop s’appesantir sur le rôle de l’esclavage dans cette « liberté »…) et enfin la liberté politique (quand même…), qui vaut au tableau de Delacroix La Grèce sur les ruines de Missolonghi d’être remplacé au Musée des Beaux-Arts par une série de photos de Nikos Aliagas, pour se retrouver entouré de bibelots dans une exposition sans queue ni tête. Le clou est une œuvre vidéo rejouant la scène immortalisée par le même Delacroix (décidément bien malmené) dans La Liberté Guidant le Peuple, à ceci près qu’à la fin du film, la sale populace révolutionnaire entreprend de consciencieusement massacrer la liberté aux seins nus. Le macronisme culturel a de beaux jours devant lui !

Image associée

Entre la liberté d’entreprendre et celle de fumer, Delacroix (La Grèce sur les Ruines de Missolonghi, 1863)

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On retrouve un détournement de La Liberté Guidant le Peuple à l’exposition « La Déferlante Surf » au Musée d’Aquitaine, où les protagonistes montent sur la barricade avec des planches de surf sous le bras. L’exposition revient à plusieurs reprises sur ce lien (bien réel) entre le surf et l’imaginaire de la liberté. Le malaise vient du fait que la mythologie surf n’y est finalement guère replacée en perspective, et que l’exposition ne fait preuve d’aucune distance vis-à-vis de son objet. Ainsi, l’évocation de la Polynésie permet d’exalter les cultures océaniennes et de montrer quelques-uns des joyaux de la superbe collection d’art polynésien du Musée d’Aquitaine. Mais on cherchera en vain une discussion des ressorts (culturels, historiques, économiques) de l’appropriation, voire de la digestion, des pratiques polynésiennes sous la forme d’un art de vivre pour la jeunesse hédoniste des classes moyennes supérieures de pays de l’OCDE. Il est spectaculaire de voir, par exemple, combien l’exposition repose sur des documents qui sont en fait des matériaux publicitaires, sans que ce rôle de la publicité dans la construction d’un imaginaire soit évoqué au-delà d’un bref cartel dans une seule salle. De même, la question lancinante de la sexualisation du surf et de son long tropisme masculiniste n’est évoquée qu’en creux, pour dire que dans les années 70, le surf « se libère du sexisme », sans que celui-ci soit évoqué dans les salles regorgeant d’affiches de pin-up des années 60), le tout à proximité d’un cartel fantasmant sur les « ondines du XXIe siècle » (a contrario, on ne lira rien sur d’éventuels « éphèbes » ou « Adonis » de la vague). Dans la dernière salle, on apprend que le surf féministe ne se construit pas « contre les hommes » mais « avec eux ». La paix dans les foyers est sauvée… Tout juste relèvera-t-on que juste à côté se trouve un florilège d’autocollants de surfeur dont deux représentent des capotes masculines dressées (l’une avec la mention « la vie est courte, surfez à poil »). On nous objectera sans doute, et à juste titre, que l’objet peut connaître diverses destinations, mais les fesses dans lesquelles est enfoncée une planche de surf sur l’autocollant d’à-côté sont celles d’une femme, du moins à en juger par le maillot de bain et les courbes… Certes, une exposition n’est pas un procès, et il n’y a d’ailleurs aucun procès du surf à faire. Mais compte tenu de la richesse du fonds réuni pour cette exposition, on aurait été en droit d’attendre un début de réflexion historique et culturelle sur ce sport associé à une image de contre-culture hédoniste, libertaire et souvent écologiste (ou environnementaliste) mais glorifié par la société de consommation, le capitalisme des loisirs et l’industrie du tourisme. Bref, une belle occasion manquée de réfléchir à l’histoire culturelle de l’appropriation de la mentalité contre-culturelle par le nouveau capitalisme.

Rien à interroger historiquement et culturellement là-dedans, donc.

Dans l’exposition qui lui est consacrée, l’essor du surf en Aquitaine n’est jamais mis sérieusement en relation avec le développement de l’industrie du tourisme et son corollaire, le bétonnage de la côte. Un flottement similaire peut être observé dans la salle consacrée au littoral aquitain dans la nouvelle exposition permanente sur Bordeaux et l’Aquitaine au 20e et au 21e siècle. On peut y admirer des échantillons intéressants des différents types de sable du littoral aquitain, tandis que des cartes et des panneaux informatifs renseignent sur les paysages et les aménagements de la côte. L’oeuvre de la MIACA (Mission Interministérielle pour l’Aménagement de la Côte Aquitaine) y est évoquée dans des termes neutres, mais il n’est nulle part fait mention des reproches de bétonnage des côtes portés par Bernard Charbonneau et le mouvement écologiste à l’époque, et le rôle de l’industrie du tourisme y est présenté comme allant de soi. De façon générale, toutes les salles portant sur des sujets économiques se caractérisent par une absence totale de distance vis-à-vis des intérêts du patronat de la branche concernée. Au moins faut-il reconnaître que s’agissant de la salle sur les forêts d’Aquitaine, le partenariat avec Alliance Forêts Bois, la première coopérative française d’exploitants forestiers, basée à Cestas, est assumé. Cet affichage est moins évident dans la salle consacrée à l’aéronautique. Peut-être les logos sont-ils moins visibles et ont-ils échappé à l’oeil du visiteur sarcastique ? Le dossier de presse mentionne un mécénat d’Ariane Group et de Safran. Il n’est pas question de Dassault ni de l’aéroport de Mérignac, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils n’ont pas à se plaindre du traitement qui leur est réservé. Là aussi, on peut s’interroger sur l’absence de mise en perspective du développement à tous crins de l’aéronautique civile et militaire dans la métropole bordelaise. Ces lacunes sont sans doute censées être compensées par une citation inspirante surplombant la pièce : « Tout ce qui vole dans le ciel ou dans l’espace porte la marque de la Nouvelle-Aquitaine ». Même les mouettes ? Même les Airbus toulousains ? Les guillemets assortissant cette sentence suggèrent qu’il s’agit de l’oeuvre d’un grand penseur, mais la source n’est pas indiquée. La Boétie ? Montesquieu ? Elisée Reclus ? Alain Rousset ? Comme le visiteur ne se rappelle pas avoir lu que la phrase figurait dans la liste des maximes que Montaigne avait fait graver sur les poutres de sa bibliothèque, il en sera réduit à en rechercher l’origine sur internet, ce qui permet de découvrir qu’il s’agit du slogan de Bordeaux Aquitaine Aéronautique & Spatial, l’association patronale locale de la branche. Attention, il y a même un ® derrière la phrase sur certains de leurs documents, c’est donc une marque déposée, au cas où quelqu’un jalouserait cette fulgurance rhétorique… De son côté, la salle consacrée à la population de la région est organisée autour d’un mur d’objets de la vie quotidienne tirés des collections d’ethnographie régionale du Musée, pompeusement rebaptisés « trésors d’Aquitaine ». La muséification des métiers et des pratiques des différents bassins de peuplement de la région au début du 20e siècle laisse un peu perplexe, à plus forte raison lorsque ces objets sont renvoyés dans les parages du « vintage » et de la brocante. La présentation générale, sous la forme d’un mur, cherche sans doute un effet d’accumulation, mais noie la singularité des pièces présentées et les dérobe à un examen historique, culturel ou esthétique individuel. A contrario, on peut saluer la qualité des dispositifs multimédia qui permettent au public intéressé de se renseigner facilement et agréablement sur la géographie humaine de la Gironde. Mais le coeur de cette exposition permanente, c’est la pièce consacrée à la ville de Bordeaux et à la Métropole depuis la Première Guerre Mondiale. C’est par là qu’on aborde cet « espace du musée », et c’est aussi le lieu de la première confrontation avec les fresques de l’art officiel de l’entre-deux-guerres, en l’occurrence Les Colonies de Marius de Buzon. On trouvera aussi, au fil des pièces, La Vigne et Le Vin et L’Agriculture et La Forêt Landaise, par Jean Dupas, Jean Despujols et François Roganeau, trois toiles réalisées pour l’exposition des arts décoratifs de 1925, regorgeant d’allégories féminines plantureuses et d’échantillons de ce qui faisait déjà la richesse de Bordeaux à l’époque. Avis aux amateurs.

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François-Maurice Roganeau, La Forêt Landaise.

La salle bordelaise est elle-même un sommet de muséographie officielle. L’oeuvre bâtisseuse du maire socialiste Adrien Marquet est saluée même si la voix off accompagnant le court-métrage documentaire sur l’histoire de Bordeaux déplore qu’il ait « accepté le régime de Vichy et la collaboration », ce qui est une façon élégante de ne pas dire qu’il en a fait l’apologie et en a été le Ministre… Mais ce qui compte, n’est-ce pas, c’est l’avenir ! Vous en aurez pour le prix de votre billet : par ici le rayonnement, l’attractivité et la métropole, car « depuis les années 2000, Bordeaux se pense en métropole », sachez-le. Sera-t-on surpris, dans ces conditions, de voir que la fameuse perspective d’une « métropole millionnaire à l’horizon 2030 » est rappelée à deux reprises dans la salle ? Ce n’est donc pas ici qu’on échappera aux bouffées de chaleur : préférez les salles historiques…

Professeur Gabuzomeu

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