Le Cri du Peuple #4: Savez-vous planter des arbres?

En Thermidor, plantez des marronniers sur les places – le reste de la ville peut bien brûler.

Alerte verte : il fait chaud, il faut brumiser les voitures, garer les vieux et les enfants à l’ombre, et boire son Bordeaux sous la tonnelle. Mais de l’ombre, à Bordeaux, on en manque. Et des tonnelles aussi. À la place, on a des grandes enfilades de pierre labellisées Unesco, mais ça n’aide pas beaucoup, au contraire même. La seule ombre qu’on aperçoive au loin, c’est celle des Municipales… C’est donc le temps des arbres en pot devant l’hôtel de ville, et des plan(t)s quinquennaux sylvicoles : 20.000 arbres avant 2025, nous promet Nicolas Florian ! On se croirait revenus à l’heureuse époque révolutionnaire des plantations massives d’ « arbres de la liberté », même si cette référence ne ferait sans doute pas plaisir aux Thermidoriens qui se disputent l’Hôtel de Ville. Pour sa part, le parti de l’écologie et de la libre entreprise, qui se voit encore à 21 % des voix (« nous ne sommes pas là pour vous inspirer, nous sommes là pour vous remplacer »), en veut plus, et plus vite. Les pots c’est mal, et tant pis si le parking sous la place Pey-Berland empêche de planter autre chose sur une grande partie de la place. Il est vrai qu’en tant que propriétaires de la contestation arboricole à Bordeaux depuis l’affaire des marronniers de la place Gambetta, EELV a un standing à tenir. La solution au réchauffement climatique en ville, c’est donc de planter des arbres sur les grandes places.

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Nicolas Florian (2019), Vue de la Place Pey-Berland avec arbres en pot, Musée des Beaux Arts de Bordeaux.

 

N’espérez pas une quelconque critique de la métropolisation, ni une réflexion sur l’artificialisation des sols qui engage à quoi que ce soit (« sur le contournement routier, nous sommes prêts à des concessions : pourquoi ne pas juste dire qu’il doit être sans impact sur nos espaces naturels ? », déclarait Pierre Hurmic, fraîchement détaché de son marronnier, au conseil de Bordeaux Métropole en mai dernier).

Pierre Hurmic (2019), Autoportrait en défenseur des marronniers de la place Gambetta, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

On admirera en particulier le silence complet de tous nos édiles sur la température des bureaux et autres lieux de travail en intérieur : à croire qu’on se satisfait d’y faire tourner la clim à fond… En tout cas si quelqu’un a entendu proposer une végétalisation systématique des immeubles de bureaux et de travail pour en faire baisser la température, qu’il me fasse signe. De même, si quelqu’un a entendu des propositions pour défendre la biodiversité urbaine, on est preneurs : les marronniers et les chênes c’est bien gentil, mais à cet égard ça ne remplacera jamais les arbres fruitiers ni les plantes à fleurs grimpantes.

Et surtout, n’attendez pas de réflexion sur l’image architecturale de Bordeaux, et son esthétique urbaine très politique. Le Bordeaux des livres d’images, qui draine les touristes, les bateaux de croisière et les spéculateurs, c’est le Bordeaux de pierre, celui symbolisé par l’eau qui coule toute la saison chaude devant la Place de la Bourse, sur un marbre noir dont on n’imagine même pas à quelle température il serait sans ces milliers de litres qui le refroidissent à longueur de journées. La ville résiliente, capable d’affronter l’agonie climatique, devra être toute autre. Une ville-jardin parsemée de squares et de coulées vertes pour les riverains des quartiers populaires (tiens, si on reparlait des boulevards ?), une ville dont les esplanades seraient transformées en parcs et en vergers partagés, une ville dont les façades regorgeraient de mûres grimpantes, de passiflores (pasionaria!) et de bignones. Cette ville-là plaira-t-elle autant aux touristes et aux investisseurs ? Pourra-t-elle garder son label Unesco ? Nul ne le sait et c’est normal. Les jaunes-verts, et les verts-jaunes et les roses-jaunes sont ils prêts à prendre ce risque ? Nul ne le sait, et ça n’est pas normal. Depuis longtemps, les journalistes grattent du papier à l’ombre des marronniers, et les politiques semblent les y avoir rejoints. Mais rien ne dit que cette ombre leur suffira si demain est de nouveau le jour de l’Ormée.

Le Père Gueulard

La rédaction présente ses excuses au Douanier Rousseau et à Hans Memling pour le détournement de La Jungle avec Le Lion (1904, coll. privée) et du Martyre de Saint Sébastien (1472, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique).

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