Vassily Kandinsky, Noir-Rouge

Bookchin en Gironde

Murray Bookchin est à la mode. Depuis quelques années, on recommence à le lire, à le traduire et à débattre de son œuvre. Un élément important de cette redécouverte est sans doute l’expérience du Rojava, l’enclave kurde émancipée du joug de Bachar el-Assad et qui tient tête héroïquement à toutes les puissances réactionnaires de la région : le Rojava autonome tente en effet de s’organiser politiquement autour d’une synthèse originale entre démocratie directe, socialisme autogestionnaire, écologie et féminisme, dont l’origine remonte aux échanges entre Bookchin et le leader kurde emprisonné Abdullah Öcalan. Si Bookchin est resté une figure assez marginale du mouvement anarchiste de son vivant, il apparaît donc aujourd’hui comme l’inspirateur d’une voie nouvelle vers l’écosocialisme. Dès lors, il est peu étonnant de voir son œuvre connaître un regain d’intérêt. Dernier signe en date en France : la réédition de sa brochure de 1984 Pour un municipalisme libertaire par l’Atelier de Création Libertaire en 2018. Les militants qui se saisissent aujourd’hui de son œuvre sont généralement attirés par les deux mots d’ordre centraux du programme politique progressivement élaboré par Bookchin : écologie sociale et municipalisme libertaire. C’est en fait le premier qui commande le second : le municipalisme libertaire, chez Bookchin, est d’abord une forme d’organisation politique devant permettre l’éclosion de l’écologie sociale. L’articulation entre communalisme (ou municipalisme libertaire) et écologie émancipatrice est aussi naturelle chez Bookchin qu’elle l’était chez Elisée Reclus, qui est d’ailleurs une source d’inspiration revendiquée par Bookchin. Comme le géographe de Sainte-Foy-la-Grande, l’essayiste américain reconnaît le même esprit de hiérarchie dans l’exploitation de l’homme et dans l’exploitation de la nature par l’homme (mais également, faudrait-il ajouter, dans l’exploitation des femmes par les hommes).

Pour un municipalisme libertaire, rééd. Atelier de Création Libertaire, 2019

Pour un municipalisme libertaire est une brochure de combat, on peut par exemple le mesurer à la virulence des attaques à l’emporte-pièce de Bookchin contre Marx et Engels. Bien des thèmes y sont davantage esquissés que développés. C’est aussi un texte très dépendant du contexte intellectuel anglo-saxon: ainsi, le concept de « communauté » (le plus souvent au pluriel) mis en avant au début du texte fait référence à un groupe social existant, dont l’existence comme groupe repose sur une réalité partagée qui peut être géographique, sociale, économique ou le cas échéant idéologique. Il s’agit donc d’un concept où le géographique, le social et le politique s’articulent très fortement. C’est en ce sens que les méthodes d’organisation populaire qu’on associe en France au nom de Saul Alinsky sont qualifiées dans le monde anglophone de community organizing, l’organisation des communautés. Cette réflexion sur la dimension géographique du mouvement social (les luttes sociales s’organisent par quartier ou par commune) irrigue une grande part de la pensée critique anglo-saxonne, comme par exemple l’œuvre du géographe marxiste (mais ouvert à l’anarchisme) David Harvey, qui propose comme Bookchin de prendre comme cellule de base du mouvement émancipateur un échelon territorial, la Commune, plutôt qu’un lieu de travail (le plus souvent, dans l’imaginaire collectif, l’usine – ce qui revient à rompre avec une grande partie de la tradition du mouvement ouvrier d’inspiration marxiste ou même anarcho-syndicaliste). À bien des égards, l’idée anglo-saxonne de la communauté, (ré-)interprétée comme cellule géographique de base du corps civique organisé et souverain, est la pierre angulaire de la réflexion institutionnelle de Bookchin.

Dans le contexte du mouvement social, démocratique et écologique contemporain en Gironde, on retiendra également la distinction opérée par Boockhin entre le processus d’urbanisation (l’émergence et la croissance sans fin de la ville) et le processus de civilisation et d’affirmation de la cité comme cadre politique. Si pour lui le développement des villes a contribué à celui du cadre de la cité, l’urbanisation contemporaine, par ce qu’elle implique de concentration des personnes et des activités, par l’allongement des circuits d’échange et notamment d’alimentation, par son rôle destructeur sur le plan environnemental, brise la complémentarité historique entre villes et campagnes et accentue la violence de classe. Voilà le problème fondamental qu’il incombe au municipalisme libertaire de prendre par les cornes. Il est frappant de lire ces affirmations aujourd’hui en Gironde, où la notion de métropolisation recouvre si exactement les reproches que Bookchin adressait à la nouvelle urbanisation. D’autant qu’en France, et singulièrement en Gironde du fait de la culture cogestionnaire qui y prévaut depuis la Seconde Guerre Mondiale, les dynamiques géographiques et économiques d’urbanisation ont eu leur corollaire institutionnel, avec une concentration croissante du pouvoir politique entre les mains de hobereaux urbains appliqués à vider de toute substance les choix démocratiques des citoyens. Et le mouvement des Gilets Jaunes, par la tournure qu’il a prise en Gironde, a bien montré le lien entre urbanisation extrême, affaiblissement démocratique et crise sociale et écologique : la métropolisation relègue les classes populaires dans de nouvelles banlieues semi-rurales fraîchement bétonnées, où ils sont soumis à de nouveaux coûts induits, notamment en matière de transport, ce qui aggrave encore les conséquences sociales, économiques et environnementales de l’urbanisation, tout en les éloignant des lieux de décision technocratiques et en les cantonnant au rôle de contribuables spectateurs.

Murray Bookchin,
source: Wikimedia Commons

L’originalité de Bookchin dans la galaxie libertaire est l’intérêt qu’il porte à la notion de peuple, dont il donne une définition strictement civique ou politique, et qu’il articule au concept d’intérêt général, comme le ferait un jacobin de la plus belle eau, tout en s’opposant vigoureusement au transfert du pouvoir de décision vers des « représentants » plus ou moins contrôlables – à bien des égards, Bookchin reproduit ici le geste initial des sans-culottes radicaux, qui entendait faire de la Commune l’unité de base de l’exercice direct de la souveraineté par le peuple en mouvement, et le socle à partir duquel élever un gouvernement républicain sur un plus vaste territoire, par un mécanisme ascendant où le peuple n’abdiquerait jamais son pouvoir. Certains passages de Pour un municipalisme libertaire auraient de quoi donner le tournis aux exégètes intarissables de Mouffe et Laclau. Le retour de Bookchin est difficilement séparable de la crise de la démocratie représentative et des débats perpétuels et toujours plus ou moins faussés sur le « populisme », et notamment le « populisme de gauche », qui n’est dans une large mesure qu’une réappropriation possible de la tradition républicaine jacobine, pensée à partir de cas latino-américains. Bookchin dessine d’une certaine façon la possibilité d’une autre réappropriation du même patrimoine, partant d’un même sentiment, celui de l’affaiblissement radical des cadres d’intégration collective du 20e siècle, et notamment du cadre de l’usine.

Ce retour de Bookchin aura-t-il un débouché politique rapide ? Bookchin, le premier, fait de la conquête du pouvoir communal, et surtout de l’exercice direct du pouvoir par les citoyens dans la commune, le premier jalon de l’émancipation politique – une conception qui n’est pas pour rien pour la suspicion dans laquelle le mouvement anarchiste majoritaire l’a tenu de son vivant. La conséquence logique, notamment dans un secteur déchiré géographiquement, politiquement et écologiquement par l’urbanisation/métropolisation, serait une floraison d’initiatives radicales aux élections municipales, centrées sur un triptyque associant le mutualisme municipal, la démocratie directe et l’écologie sociale. Et sur un mot d’ordre : il faut détruire la métropole. Au travail…

Illustration: Vassily Kandinsky, Noir-Rouge, 1934 (coll. Centre Pompidou)

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