En Direct des Conseils #3: Conseil Municipal de Bordeaux, 29 avril 2019

« Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas d’accord avec moi qu’il faut considérer que j’ai tort. » (Nicolaristote, 29 avril 2019, Conseil Municipal de Bordeaux)

Qu’on se le dise, Nicolas Florian a pris de la hauteur. La preuve, à moins d’un an des élections municipales, il a décidé de réunir majorité et opposition dans un groupe de travail sur la question de l’aménagement des boulevards, sujet crucial que ce soit sur le plan urbain – la ceinture qui entoure Bordeaux dessert plusieurs communes et pâtit des difficultés de circulation – ou électoral – le « couloir » de population compte 80 000 habitants et au moins la moitié d’électeurs. C’est donc l’objet du vœu introductif du conseil municipal. L’élu du parti dit socialiste, spécialiste d’AirBnB, entame sa désormais classique partition inaugurale : il déplore qu’une fois encore les voeux n’aient pas été discutés préalablement en commission. Inutile : puisque les vœux des conseils municipaux n’engagent pas de décision, leur passage en commission n’est pas nécessaire, lui répond gentiment l’édile. C’est qu’en ce jour printanier, Nicolas Florian n’est qu’amour et bienveillance : il veut accueillir toutes les bonnes volontés, co-construire tous ensemble, associer chaque intelligence qu’abrite précieusement la salle du conseil dans un ambitieux projet de délibération transpartisane. Fini les frontières ! Les boulevards ne seront plus une séparation entre les territoires, ouvrez-moi tout ça – et que ça saute ! Aux esprits chagrins qui ne voient là qu’une manœuvre bassement politicienne en vue des élections municipales pour siphonner les idées de la concurrence et mieux l’étouffer dans un unanimisme béat, l’édile répond, dans un sourire qui ne l’est pas moins, que « certes, on est à l’approche d’un moment démocratique », mais que « ce n’est pas pour ça qu’il faut s’interdire au moins de réfléchir ». La démocratie n’empêche pas d’agiter ses neurones. Nous voilà rassurés. Et pour s’agiter, ça s’agite fort. Le premier édile voit désormais plus loin que sa mesquine cité. Il veut aussi discuter avec les communes limitrophes des boulevards. Et que la délibération qui résultera de la réflexion du comité de travail soit adressée au conseil de Bordeaux Métropole. Le vert Hurmic salue l’initiative, emblématique d’après lui de la transformation que connaissent les rapports entre la grande ville et sa couronne urbaine. Ça change de cette époque pas si lointaine où la municipalité bordelaise considérait ledit conseil de Bordeaux Métropole comme sa chambre d’enregistrement. Même si certains maires toussaient sec devant les exigences de la ville, tous finissaient par voter dans le sens de Bordeaux. C’est ce que Monsieur Hurmic nomme savamment la « co-gestion émolliente » – un mal certainement voisin de celui qui frappe les élus de son camp lorsqu’il s’agit de s’abstenir en masse sur le vote de délibérations dont ils ont pourtant vivement critiqué le contenu. Ou qui rend le corps écologiste particulièrement sensible aux miasmes de la droite, à tel point qu’il en vient à devancer ses plus folles attentes en votant des conventions TER indignes au Conseil Régional de Nouvelle-Aquitaine. Les voies de l’épidémiologie politique sont impénétrables.

Rare photographie de cogestion émolliente d’un boulevard entre voisins bien attentionnés (Budapest, 1956)

Mais l’irénisme de Nicolas Florian touche à ses limites. Vincent Feltesse, candidat malheureux du parti dit socialiste aux élections municipales de 2014, ose revendiquer la primeur sur le dossier des boulevards : il a lancé l’idée d’aménagement pour la première fois lors d’une conférence de presse avec son équipe « en novembre 2013 » ! Feltesse, attaché à établir une chronologie scrupuleuse, rappelle qu’une étude a ensuite été livrée par l’agence d’urbanisme de la ville, suite à laquelle le regretté Alain Juppé a préféré jeter l’éponge sur le sujet. Nicolas Florian ne propose donc rien de nouveau, il se contente de resservir les fonds de tiroirs des services dédiés. Le premier édile, piqué, ne tend pas l’autre joue : « Bien évidemment qu’il y a une étude de l’A’URBA [Agence d’Urbanisme de Bordeaux Métropole], je m’en suis pas servi pour caler les armoires, hein ! Je l’ai regardée avant ! ». Fabien Robert vient à sa rescousse, martèle que l’association de l’opposition à un vœu de la majorité est une « vraie nouvelle méthode ». Alors bon, avec Nicolas Florian, ça change quand même un peu. Il y a en effet une volonté évidente à droite depuis le départ d’Alain Juppé de rompre avec une image austère et autoritaire de l’exercice du pouvoir. Condamné à incarner l’antithèse de son illustre prédécesseur, Nicolas Florian sera rond, enveloppant, ouvert et chaleureux ; un véritable « style Florian  » . Nicolas Brugère, autre adjoint au maire, enfonce le clou : surprise, un passage du Moniteur du 10 avril 2009 cite déjà les boulevards comme axe de développement majeur de Bordeaux dans les années à venir. Feltesse n’était donc pas non plus le premier sur le coup ! Et toc. Las, il est fort probable que les archives de la ville regorgent de références aux boulevards et à leur importance dans l’agencement de la cité depuis environ 1853, date de leur création. À ce petit jeu, messieurs Feltesse et Brugère ont du pain sur la planche, et des monceaux de documents à dépouiller.

Un nouveau front s’ouvre sur la question du protocole entre Peugeot et la ville suite aux défaillances des vélos Pibal (les fameux vélos dessinés en 2013 par Philippe Starck en exclusivité pour Bordeaux). Le constructeur s’engage à livrer 50 vélos électriques à la ville en guise d’indemnisation, soit la valeur de la moitié de la somme investie dans les Pibal, eux voués à la destruction à cause d’une soudure défaillante au niveau du cadre. Une très mauvaise opération pour la cité, que Nicolas Florian tente néanmoins de repeindre en triomphe : la fameuse bicyclette-patinette jaune a permis d’inaugurer une véritable ère cycliste à Bordeaux. Verts et pseudo-socialistes se relaient pour souligner le fiasco. Le placide édile perd ses nerfs et lance à Monsieur Hurmic : « Ce n’est pas parce que vous n’êtes pas d’accord avec moi qu’il faut considérer que j’ai tort ! ». Nicolas Florian veut bien être souple et souriant, mais qu’on ne le contredise quand même pas trop. Et Michèle Delaunay, chantre de la Silver Économie, de clore le débat en évoquant la générosité intéressée de Starck, qui lui demandait des contreparties en échange de la conception, pourtant promise à titre gracieux, d’un « déambulateur sexy » – projet qui n’aura malheureusement pas vu le jour.

Menacés dans leur pré carré, les « Verts » font feu de tout bois pour tenir leur position, évoquant pêle-mêle vélos, arbres et nourriture scolaire, thématiques dont il sont devenus les experts à défaut de porter une critique construite du capitalisme, avec lequel, selon leur leader Yannick Jadot, l’écologie est de toute façon compatible. Ils déplorent que la future crèche des Douves ne soit pas équipée d’une cuisine assez grande pour assurer la fabrication des repas sur place, entraînant l’utilisation des procédés de liaison froide, puis débattent courageusement sur le sujet des couches compostables dans les structures de la petit enfance. Au sommet de sa fougue, Monsieur Hurmic brandit rageusement un tirage photo de la place Tourny au moment où le conseil municipal s’attaque à l’examen de son réaménagement. Le projet ne prévoit pas la plantation de nouveaux arbres, l’ensemble de la place est minéralisé. L’absence d’un marquage au sol clair pour les vélos ajoute au scandale. Tricycle et buissons, Tourny est la synthèse programmatique parfaite d’ELLV ! C’est trop de critiques pour Nicolas Florian : « Si véritablement ça fonctionne pas, ben j’irai le peindre moi-même le sol ! ». En voilà un élu volontariste qui n’a pas peur de se retrousser les manches. D’ailleurs il n’a pas de leçons à recevoir des « écologistes ». Monsieur Hurmic se targue d’avoir eu raison avant tout le monde à propos du budget participatif ? Florian lui répond qu’Alain Juppé n’a pas attendu ses injonctions pour mettre en place le fameux budget participatif, et lui oppose ses propres projets de « maison de la parole » et de « texte d’initiative locale », évoqués en ces lieux bien avant que Macron n’en parle lui-même à l’issue du Grand Débat. Volontariste et visionnaire, n’en jetez plus.

Mais voilà que lorsqu’on évoque la vente de l’hôtel de Ragueneau, ancien centre des archives municipales désormais vide, Nicolas Florian prend des accents quasi révolutionnaires : il souhaite vendre le bâtiment, oui, mais avec un cahier des charges précis, afin que le projet de reprise sélectionné s’inscrive dans l’ « intérêt collectif ». « Ça peut être de l’enseignement, ça peut être de la culture, mais en tout cas vous ne retrouverez jamais un MacDo ou des appartements de standing dans ce lieu. ». Un maire LR en train de fustiger le secteur marchand, on aura tout vu. Cependant, l’exploit n’atteint pas celui d’Anne Walryck, adjointe, qui avait affirmé le 8 avril lors de la grande conférence organisée par l’association bordelaise « Sciences et consciences » sur l’effondrement écologique, qu’il n’était pas souhaitable pour la planète que les pays « en développement » suivent la voie capitaliste des pays occidentaux (sic), modèle auquel son parti adhère pourtant. À croire qu’une adjointe LR est capable de plus de lucidité sur la question que les « écologistes » d’EELV…

Aux deux tiers du conseil municipal, la fatigue aidant, le « style Florian » a fait long feu. Le parti dit socialiste, qu’on avait connu moins bavard sur la question, profite d’une délibération sur les caméras de vidéo-surveillance de la ville pour parler des violences policières commises lors des manifestations des Gilets Jaunes à Bordeaux, stratagème que goûte assez peu l’édile aux rouges lunettes. La libre expression de l’ « opposition » oui, mais pas à 19h30, alors qu’il reste encore pléthore de dossiers à étudier ! Nicolas Florian ne veut pas ouvrir de « discussion à bâtons rompus » en conseil municipal sur ce qui relèverait ou non de violences policières, et de toute façon dans l’ensemble, s’il reconnaît qu’il y a peut-être eu « un ou deux » cas – allez « deux ou trois », c’est plutôt les forces de l’ordre qui ont pris les pavés. « Après, on peut toujours donner son sentiment sur tout, sur rien, sur la marche sur la lune (sic), mais enfin à un moment ou à un autre, il faut être sérieux et revenir sur les sujets plus municipaux. ». Étrange discours quand on sait que le même Nicolas Florian avait bruyamment annoncé dans la presse sa décision de déclarer Bordeaux « ville morte » le 30 mars dernier à l’occasion d’une manifestation des Gilets Jaunes qui s’annonçait supposément plus houleuse que les précédentes. Le sujet était alors tout à fait municipal.

Égal à lui-même, François Jay, élu du Rassemblement National, gratifie l’assistance d’une dernière pirouette. Au moment des discussions sur l’apposition de plaques explicatives en-dessous des noms de rue de personnages liés à l’esclavage, celui-ci regrette qu’aucune artère ne soit dédiée à Armand Gensonné, opposant à la traite négrière, député de la Gironde à la Convention et guillotiné en 1793 avec les autres députés Girondins. D’après Jay, la modération politique qui aurait coûté la vie à Gensonné se retrouverait dans sa position sur la guerre de Vendée – car « la Révolution a commis un génocide en Vendée !» (sic). Virtuose, l’élu RN parvient donc à placer dans une délibération sur l’esclavage une allusion au « génocide vendéen », antienne de l’extrême-droite réactionnaire. Loin de s’arrêter à ce coup d’éclat, Jay poursuit et formule le vœu que la Fondation pour la mémoire de l’Esclavage, à laquelle adhère la municipalité de Bordeaux, défende la mémoire de toutes les formes d’esclavage, sans oublier, précise-t-il, la « traite orientale » qui s’est déroulée du VIIe au XXe siècle, un grand classique de la rhétorique d’ultra-droite, qui ne perd jamais une occasion de pouvoir minorer la traite transatlantique et, du même coup, la responsabilité des Européens au regard de l’histoire. Chapeau l’artiste.

Prochain tour de piste : lundi 3 juin. Entrée gratuite. Venez nombreux.

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