En Direct des Conseils #2: Bordeaux Métropole, 26 avril 2019

Front uni, écologie civilo-militaire et privatisations pragmatiques: petite séance pratique d’éducation civique à la Métropole.

Exercice d’éducation civique en vue ce vendredi 26 avril au Métropole Palace à Bordeaux : le conseil de métropole se réunit en présence du conseil municipal des jeunes de Carbon-Blanc. On ne sait pas s’ils sont venus en bus ou en train depuis Sainte-Eulalie-Barbon-Blanc, et la question de la desserte calamiteuse des petites gares de la périphérie bordelaise n’est pas à l’ordre du jour. Dommage. Ils sont néanmoins chaleureusement accueillis par le président Bobet, qui leur explique que la métropole est une instance de débat démocratique où l’on cherche à satisfaire aux exigences de l’intérêt général. À cet instant, nos conseillers municipaux junior peuvent donc espérer quelques leçons de choses….

Et de fait, le président prononce quelques secondes plus tard un aphorisme résumant finalement assez bien les modalités d’exercice du débat démocratique dans les intercommunalités françaises : « on s’entend mieux quand on se tait ».

Les travaux commencent par une mise au point sur la situation des deux usines travaillant pour Ford à Blanquefort. La maire de la ville et Max Guichard, le « diesel » autoproclamé du groupe PCF que tout le monde ici appelle « Max », ont des choses à dire, et le président de la métropole propose à la maire de Blanquefort de « se montrer galante » en laissant parler « Max » d’abord (à l’attention des jeunes Carbonblannais : la démocratie galante, c’est quand les hommes parlent d’abord). Les échanges sont néanmoins sérieux, respectueux : un point pour l’intérêt général. Dès cet instant, le doute s’installe toutefois : l’insistance avec laquelle le président Bobet réclame le « front uni » doit-elle être tenue pour le signe d’une conversion récente au marxisme-léninisme dans sa variante IIIe Internationale ? La démocratie métropolitaine sera-t-elle une démocratie populaire ?

La démocratie contradictoire dans sa variante métropolitaine ne prévoit pas de droit d’amendement en Conseil. Tous les dossiers sont présentés en bloc et déjà ficelés. Si un élu souhaite qu’on en discute, il doit demander le dégroupement du dossier pour qu’il fasse l’objet d’un débat et d’un vote à part. C’est que la démocratie est plus belle quand elle est contrôlée ou, pour le dire autrement, qu’« on s’entend mieux quand on se tait ». Parler, c’est risquer de ne plus s’entendre, or la bonne entente est chose importante dans une métropole, comme elle l’est dans un « front uni ».

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L’horizon politique de la métropole?

Après les formalités d’usage, la séance commence donc par l’adoption unanime et en bloc de l’intégralité des délibérations non-dégroupées. Le premier débat substantiel porte sur le port maritime de Bordeaux et sur le « contrat de partenariat et de projets » entre la métropole, le port, le département et la région. C’est l’occasion pour la vice-présidente communiste en charge des transports, Claude Mellier (élue à Mérignac), de se livrer à un constat accablant sur l’absence d’ambitions politiques pour le port, et sur la non-prise en considération de la SNCF et du fret dans le contrat, qui en obère la portée. D’autres intervenants pointent également du doigt la mauvaise gestion du foncier par le port. Qu’on se rassure : au moment du vote, ces oppositions déboucheront sur une adoption du projet à l’unanimité.

L’octroi de rallonges budgétaires à la French Tech, club patronal (pardon : « écosystème ») du numérique et label garantissant à Bordeaux sont statut de métropole intelligente, connectée, innovante et disruptive, occasionnera quelques passes d’armes suite au manque de retours de la part de la French Tech sur l’utilisation des fonds publics. À la suite de quoi Nicolas Florian intervient pour « remercier » la French Tech d’exister et en appeler à la « confiance ». On notera tout de même la formule du président : « c’est de l’argent public, il n’est donc pas question de le dépenser, il est question de l’utiliser, et ça n’est pas du tout la même chose » (abîmes de perplexité en perspective chez les conseillers junior de Carbon-Blanc…). Seul le PCF votera contre. Une passe d’armes similaire aura lieu sur la hausse disproportionnée de la subvention octroyée au tournoi de tennis de Primrose, sponsorisé par BNP Paribas, dont EELV rappelle malicieusement qu’il figure parmi les sponsors boycottés par la commune de Bordeaux suite à une condamnation judiciaire. Cette fois, il y aura davantage de votes contre.

Les affaires sérieuses reprennent lorsque le maire PS de Cenon, Jean-François Egron, vice-président de la métropole aux ressources humaines, vient présenter le projet de restructuration de la Maison métropolitaine des mobilités alternatives, la délicieusement nommée MAMMA. Et de fait, c’est comme dans la chanson : elle va mourir, la Mamma ! En effet, comme finit par le relever « Max » après s’être excusé de contredire son maire, les périphrases cachent mal le fait qu’il s’agit d’une privatisation. Seul le PCF votera contre cette privatisation « pragmatique », selon les termes du président, qui choisit de porter seul la défense du projet dès lors que le mot privatisation a été lâché. On notera au passage que le parti de l’écologie, de la libre entreprise et de l’économie de marché, EELV, ne juge pas pertinent d’intervenir sur ce sujet et vote en bloc cette privatisation du service public de promotion des moyens de transports individuels propres.

Après cette mise en jambes, c’est l’heure d’Alain Anziani, maire PS de Mérignac. L’ancien Deuxième Consul d’Alain Juppé semble avoir du mal à faire son deuil de son ancien camarade de jeux parti rue de Montpensier, tant il le cite. Il est question du « projet Tarmac », un projet de « cité des savoirs aéronautiques et spaciaux ». Comprendre : une école de formation et un musée-parc d’attractions sur l’aéronautique près des usines Dassault et de l’aéroport à Mérignac. Le projet est porté par la métropole, par la ville de Mérignac et par l’exécutif régional socialiste. En l’occurrence, il s’agit de mandater l’établissement public foncier de Nouvelle-Aquitaine pour mener à bien les opérations foncières nécessaires. EELV a demandé le dégroupement, afin d’obtenir plus de précisions sur les enjeux environnementaux et urbains de l’opération et de porter à l’attention de l’assemblée ses réserves sur la promotion muséographique de l’aviation civilo-militaire en période de crise climatique. Gérard Chausset, adjoint EELV à Mérignac, en profite pour questionner le rapport de Mérignac à l’aviation, et l’absence de contrôle politique de l’aéroport (« je ne suis pas sûr que Vinci aurait fait pire »). Agacé, le seigneur de la ville renvoie son adjoint à son statut (« il se passe des choses en-dehors de Gérard Chausset »). Penaud, celui-ci jure qu’il voudrait juste que la direction de l’aéroport plante plus d’arbres sur le site. La révolution écologique est en marche… La maire PS d’Eysines rejoint les critiques initiales du malheureux adjoint EELV de Mérignac, provoquant l’ire de l’ex-députée PS Marie Récalde. Très vite, celle-ci ne parle plus que des attaques contre « l’écosystème » (comprendre : le complexe militaro-industriel structuré autour de l’aéroport et de Dassault) qu’elle juge irresponsables. On a les soucis environnementaux qu’on peut… Il faut dire que Marie Récalde, qui fut la porte-parole Défense de Benoît Hamon, est aussi « adjointe au développement durable » à Mérignac, un portefeuille dont l’exercice va manifestement de pair avec un sens écologique profond. Les jeunes ouailles carbonblannaises sont donc priées de noter que « ce qui est bon pour l’écosystème bénéficie à toute l’agglomération », en comprenant bien que ce n’est pas un appel à faire grève pour le climat, mais à voter pour des élus métropolitains qui soutiendront le kérosène, et sauront défendre la contribution indispensable de l’aéronautique militaire à l’amélioration de la qualité de vie de toutes et tous. Ces rappels à l’ordre suffisent à garantir que les réserves très fortes d’EELV ne se manifestent que par une prudente abstention, tandis que le PS, le PCF et la droite votent en bloc pour le projet. L’efficacité manifeste du style oratoire pour le moins pugnace des socialistes de Mérignac aura peut-être permis aux jeunes carbonblannais de redécouvrir une vieille maxime presque aussi belle que « on s’entend mieux quand on se tait »: « Oignez vilain, il vous poindra ; poignez vilain, il vous oindra ».

Les petites créatures qui peuplent l’écosystème mérignacais sont toujours très discrètes. Ici, une rare photo réunissant des spécimens de plusieurs espèces.

Les derniers temps forts du conseil portent sur le logement social. Ce devait être l’heure de gloire du Parti Socialiste, puisque le vice-président au logement social, Jean Touzeau, et la présidente du principal bailleur social de la région, Aquitanis, Béatrice de François, siègent tous les deux dans le groupe PS à la métropole. Pour qui a en tête les déclarations enflammées du PS bordelais sur le logement social, ce moment sonne comme une promesse : on va voir ce qu’on va voir ! Et maintenant, la métropole sociale ! Et bien on a assez vite vu. Ainsi, sur la concession concernant l’aménagement du centre historique de Bordeaux, liant la commune, la métropole et le bailleur InCité, avec une demande d’avance sur trésorerie de quelques millions d’euros. InCité a semble-t-il fait de moins bonnes affaires que prévues, et le conseiller métropolitain Rassemblement National en profite pour demander qu’on achève la bête et qu’on mette un terme aux opérations du bailleur social qui dérangerait les honnêtes propriétaires du quartier. Les sous-entendus de divers intervenants de centre-droit, qui l’accusent à demi-mot de défendre les propriétaires les moins scrupuleux du vieux Bordeaux, le laissent de marbre. Mais force est de constater que le PS, le PCF et EELV n’interviennent pas, n’ont pas demandé le dégroupement, et votent en bloc pour le texte. Les élus concernés ont probablement oublié les interventions enflammées de leurs représentants au conseil municipal de Bordeaux contre InCité, culminant avec l’accusation d’ « abus de faiblesse sur personne particulièrement vulnérable » portée par un élu municipal socialiste (pour mémoire, le délit en question est passible de trois ans d’emprisonnement et de 375.000 euros d’amende). À moins bien sûr que les indignations de conseil municipal soient faites pour rester au conseil municipal…

Mais la surprise majeure concerne un avenant à la réhabilitation de la cité Claveau où les représentants du PS, fraîchement convertis aux mérites réels ou supposés de la loi Elan, entendent faciliter la vente de logements sociaux à leurs locataires historiques. Il s’agit semble-t-il de faire un petit plaisir à de braves locataires résidant sur place depuis parfois plusieurs décennies, et qui à ce titre ne demandent apparemment pas mieux que de s’endetter pour accéder aux joies de la propriété privée (à quel âge, s’ils résident déjà là depuis plusieurs décennies ?). Voici que le président Bobet, sans doute emporté par ses appels répétés au « front uni », jette le masque et se dévoile en ardent défenseur de la propriété collective du logement et en opposant au capitalisme financiarisé à la sauce Macron. Prenant le PS sur sa gauche, il s’émeut de voir ainsi brader le patrimoine de la collectivité, pose la question de l’intérêt général et dit son opposition à l’idée de voir le bien public entrer sur le marché et venir nourrir, demain ou après-demain, la spéculation immobilière à Bordeaux. Tandis que les élus PCF restent muets, sans doute d’aise ou de stupeur, devant ce ralliement, le parti socialiste s’inquiète, se défausse sur le gouvernement, ce qui permet d’apprendre au passage que l’ex-préfet Lallement, en réunion sur le logement social, cherchait nerveusement les fonds à récupérer et à renvoyer à Paris. Le PS finit par proposer de réfléchir à des clauses antispéculatives, car bien évidemment, être de gauche, c’est simultanément oeuvrer pour la réduction du patrimoine immobilier public et s’opposer à la spéculation immobilière. Et tant pis si, comme le dit une phrase souvent prêtée à Bossuet, Dieu se rit de ceux qui déplorent des effets dont ils chérissent les causes… L’Aigle de Meaux ne pratiquait sans doute pas l’art des synthèses de congrès ! Las, lorsque le représentant de la droite (l’autre, celle qui s’assume) prend la parole, ce n’est pas pour rappeler aux écoliers de Carbon-Blanc cette très chrétienne vérité, mais pour gourmander le camarade-président pour ses emportements révolutionnaires. L’assemblée finira donc par communier sur cette promesse de davantage réfléchir sur la spéculation à l’avenir. Amen : seul le PCF s’abstient.

Prochain exercice de « front uni » et d’entretien démocratique des « écosystèmes » : le 24 mai.

Pour retrouver la vidéo du Conseil, c’est ICI. Les tables de votes sont LA.

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